Conférence de M. Jacques Levy
"Les juifs dans la résistance algéroise"


M. Jacques Levy
 

Le vice-président et le président de la Ligue de l'enseignement du Gard à l'écoute d'un récit très mal connu
 

Les réactions dans la salle ont été nombreuses et spontanées
 
Texte de la conférence
Avec l'aimable autorisation de M. Levy
On a pu qualifier l'année 1942 de « bissectrice de la guerre ». C'est peut-être vrai si l'on considère le Second Conflit Mondial dans sa globalité. Mais je laisse le soin d'en décider à de plus compétents que moi en matière d'histoire contemporaine.

En revanche, ce dont je peux témoigner, c'est que la fin de l'année 1942 a bien constitué une charnière décisive pour les Français vivant de l'autre côté de la Méditerranée, dans ce qui était alors les trois départements français d'Algérie. Car le débarquement des forces anglo-américaines sur les côtes algériennes, en plein milieu de la guerre de 1939 / 45, a marqué un retournement brutal de situation : il mettait fin – non sans soubresauts, d'ailleurs - à la mainmise de Vichy sur l'Algérie française ; et, surtout, il projetait brusquement l'Algérie – mais aussi ses habitants – au premier plan des acteurs de la Seconde Guerre Mondiale.

On se doute que, si le débarquement allié a été un événement majeur pour les Français d'Algérie, il a eu une importance bien plus considérable encore pour une partie d'entre eux : je veux parler, bien sûr, de ceux qui appartenaient à la communauté juive.

Quelques rappels - même succincts – ne sont pas inutiles pour situer le cadre de ces événements capitaux : pour ceux d'entre vous qui ne les ont pas vécus, cela va sans dire, mais aussi pour ceux qui les auraient un peu perdus de vue.
En 1942, un peu plus d'un million d'Algériens sont citoyens français. Ils viennent d'origines très diverses ; et leur implantation au Maghreb s'est échelonnée, après la conquête française de 1830, tout au long du XIXème siècle, par vagues successives. Originaires de France métropolitaine ou de Corse pour les uns, de nombreux autres – sans doute la majorité – arrivent de pays de l'arc méditerranéen : péninsule ibérique, Italie, Malte, Grèce, Turquie et Arménie (après la Guerre de 14 /18).

Quant à la minorité juive, forte d'environ 120 000 âmes en 1942, elle présente des caractéristiques originales qui la singularisent par rapport au reste de la population. Arrivés en Afrique du Nord très longtemps avant la conquête arabe du VIIème siècle, certains de ses membres sont venus d'Israël avec les premières Diasporas, plusieurs siècles avant l'ère chrétienne : parmi eux, on note une proportion non négligeable de Berbères autochtones convertis au Judaïsme. A la fin du XVème siècle, en 1492, expulsés d'Espagne par Isabelle la Catholique, puis expulsés du Portugal cinq ans plus tard, beaucoup de Juifs viennent se réfugier au Maghreb - devenu terre d'Islam - où ils connaîtront jusqu'au XIXème siècle la condition de « dhimmis » - c'est-à-dire de sujets « tolérés », dépendant du bon vouloir des pouvoirs locaux et soumis à des mesures discriminatoires.

La conquête française de 1830 leur ouvre - par paliers successifs - l'accès à la nationalité française. Avec le Décret Crémieux du 2 Octobre 1870, la France fait d'eux des citoyens à part entière. Et désormais, tournant le dos à un passé qui ne leur inspire guère de nostalgie, ils se veulent acteurs de plein exercice dans une nation à laquelle ils apportent, sans restrictions ni débat de conscience, toutes les ressources de leur dynamisme. C'est peu de dire qu'ils revendiquent avec enthousiasme la citoyenneté qui est désormais la leur. Et leur patriotisme trouve à s'exprimer au cours de la Première Guerre Mondiale, puis dès l'ouverture de la Seconde, en 1939.

L'écroulement de la Troisième République, avec la Capitulation de Juin 1940 et la chute d'un régime politique auquel ils s'étaient identifiés, est perçu par eux comme l'effondrement d'un monde. Atteints dans leur fierté nationale, ils le sont aussi dans leurs convictions républicaines, à mesure que le régime de Vichy manifeste son caractère servile à l'égard des occupants de la France métropolitaine et, surtout, dévoile sans attendre son orientation antisémite.

Les premières lois raciales sont promulguées en Métropole dès le 3 Octobre 1940, à l'initiative du Gouvernement de Vichy - et, faut-il le rappeler, en l'absence de toute sollicitation de la puissance occupante. Le Décret Crémieux est aboli quelques jours seulement plus tard, le 7 Octobre, presque à la date anniversaire de sa promulgation par la IIIème République. Dès lors, les Juifs des trois départements d'Algérie sont déchus de la nationalité française, et leur carte d'identité porte désormais la mention : « Juif indigène, sujet français » - on a bien entendu : « sujet », et non plus citoyen.

Les dispositions économiques des lois raciales entrent bien vite en application. Les biens juifs en Algérie sont - comme on disait à l'époque - « aryanisés » (une autre façon de dire « spoliés »). Et les autorités vichystes n'ont aucune peine à trouver sur place des « administrateurs » de biens juifs - suivant la terminologie officielle - à qui sont livrés des affaires et des commerces dont ils tirent des profits lucratifs. Les exclusions professionnelles frappent les fonctionnaires - et en particulier les enseignants – sans pour autant épargner les professions libérales et les banques. Dans les établissements scolaires, de l'école primaire à l'Université, un « numerus clausus » draconien entraîne l'exclusion de milliers d'élèves et d'étudiants. Peut-être plus grave encore, un « recensement » des Juifs est opéré par l'Administration française - auquel ils se soumettent avec un civisme qui aurait pu, en Algérie -comme ce fut le cas en France métropolitaine - se révéler suicidaire.

Telle est donc, décrite à grands traits, la situation qui, progressivement, commence à étrangler la communauté juive d'Algérie. Pendant cette période sinistre, le seul espoir qui fait vivre les Juifs algériens, je m'en souviens, c'est la voix qui vient de Londres - et qu'ils écoutent en cachette, chaque soir, l'oreille collée à leur poste de radio, malgré le brouillage opéré par les autorités vichystes.

Cependant, une idée a très vite commencé à prendre corps dans la communauté juive : c'est celle de la résistance.

Dès le tout début de l'année 1941, deux Juifs algérois, Emile Atlan et André Temime, tous deux membres de la L.I.C.A. (la Ligue Internationale Contre l'Antisémitisme, fondée par le journaliste juif Bernard Lecache) – mouvement qui venait d'être dissout par Vichy – commencent à prendre des contacts au sein de la jeunesse juive algéroise. Avec deux de leurs camarades, Jean Gozlan et Charles Bouchara, ils s'assurent la disposition d'un local, situé Place du Gouvernement, qui avait appartenu aux Auberges de Jeunesse. Persuadés qu'un jour ou l'autre, il faudra passer à l'action armée, ils imaginent de faire de ce local une salle de sport où pourraient se rassembler - clandestinement, bien sûr – les premiers éléments d'un groupe de résistance juive.

Bien entendu, l'initiative ne peut être conduite à visage découvert ; et il est impératif de s'assurer une « couverture » qui serve de leurre aux yeux des autorités vichystes. La « couverture » est bien vite trouvée par André Temime, en la personne d'un moniteur d'éducation physique, homme au-dessus de tout soupçon, et bon catholique par surcroît, du nom de Géo Gras. Retapé et aménagé en salle de sports – avec ring de boxe et agrès - la salle Géo Gras attire bientôt de nombreux pratiquants de toutes origines qui se dépensent, cognent et suent sous l'effigie débonnaire d'un portrait du Maréchal Pétain fixé au mur.

Mais derrière cette vitrine officielle, d'autres activités - moins anodines - se déroulent dans la plus grande discrétion. Les membres juifs de la salle de sport sont recrutés un par un, suivant leurs aptitudes, et intégrés dans des groupes de combat cloisonnés, composés chacun d'un chef et de quatre hommes Parmi les volontaires, on compte de jeunes officiers d'active récemment mis en disponibilité, de même que des officiers de réserve - par exemple, le lieutenant Jean Dreyfus (dont nous reparlerons plus tard), Fernand Fredj, Roger Jaïs ou Germain Libine (qu'on retrouvera plus tard comme garde du corps personnel du Général De Gaulle).

Au début, les activités du petit groupe sont assez limitées : la nuit, on sillonne la ville pour tracer des « V » avec la Croix de Lorraine ou des slogans gaullistes sur les murs des immeubles - en particulier sur les locaux de la pétainiste « Légion Française des Combattants ». Certaines activités sont plus musclées : il faut, de temps en temps, à la force des poings, dégager des élèves juifs pris à partie et molestés à la sortie du Lycée Bugeaud.

Une activité plus dangereuse prend vite de l'importance : l'achat d'armes de contrebande, supervisée par Emile Atlan, qui est armurier de profession. Une fois achetées, il faut stocker les armes à l'abri des regards indiscrets. Pour cela, on profite des heures d'absence de Géo Gras, et on creuse des caches dans les murs de la salle, au-dessous du ring de boxe.

Mais le groupe Géo Gras ne fonctionne pas en vase hermétiquement clos. Il a des relations avec une grande famille algéroise – une famille bien connue de médecins, les Aboulker, qui joueront un rôle déterminant en Novembre 1942. Il y a le Professeur Henri Aboulker, son fils José, médecin également, et ses deux cousins : le docteur Raphaël Aboulker et son frère Stéphane.

Ce sont justement les deux frères Aboulker qui sont contactés discrètement, fin Février 1942, par une de leurs connaissances d'avant-guerre, le capitaine Pillafort, qui vient d'arriver clandestinement à Alger pour organiser des groupes armés. La mise sur pied de ces groupes est destinée à appuyer une opération militaire préparée dans le plus grand secret par les Alliés : le débarquement de forces armées en Afrique du Nord.

A partir de ce moment, le mouvement de résistance se structure. Il va englober, outre le groupe Géo Gras, d'autres réseaux qui s'étaient constitués autour de personnalités de la communauté juive algéroise, comme Maître Maurice Ayoun et le Docteur Morali-Daninos.

Parallèlement aux groupes qui se mettent sur pied dans la communauté juive, quelques personnalités appartenant à l'administration et à l'armée française ont commencé, dès 1941, à constituer un réseau pouvant être activé en cas de besoin. Le Commissaire André Achiary, chef de la Brigade Spéciale de Surveillance du Territoire, persuade un officier de l'Etat Major de la Division d'Oran, Henri d'Astier de Lavigerie, de se faire muter à Alger (en tant qu'adjoint au chef des Chantiers de Jeunesse). L'un comme l'autre sont mis en rapport avec José Aboulker. Et en Juin 1942, après une rencontre – organisée par d'Astier de Lavigerie – entre José Aboulker et le colonel Jousse, commandant la division d'Alger, l'Etat Major opérationnel de la Résistance est constitué. Et il travaille, dès lors, en liaison avec les Américains, par l'intermédiaire de Robert Murphy, qui occupe les fonctions d'Ambassadeur Extraordinaire du Président Roosevelt à Alger.

Il était temps. Car la situation évolue vite. De simple projet d'Etat Major, le débarquement allié en Afrique du Nord entre dans sa phase de réalisation. L'étape décisive avant l'opération se déroule le 22 Octobre 1942. C'est l'épisode rocambolesque connu sous le nom d' « entrevue de Cherchell ». Cherchell, certains s'en souviennent peut-être, est le nom d'une petite agglomération, au bord de la Méditerranée, à 113 kilomètres d'Alger.

Dans la nuit du 21 au 22 Octobre, un sous-marin britannique: le « Seraph », débarque sur la plage de Misselmoun une mission américaine de haut rang. Elle est composée du Général Clark, adjoint du Général Eisenhower, du Général Lemnitzer, du Colonel Holmes, du Capitaine de vaisseau Wright, et de trois officiers britanniques de commandos en mission de protection.
Le petit groupe est accueilli, dès qu'il fait ses premiers pas sur la plage, par un détachement de résistants algérois – parmi lesquels Bernard Karsenty. Il est aussitôt conduit dans une villa isolée, au bord de la mer, où il est attendu par l'ambassadeur Robert Murphy, le Consul des Etats-Unis à Alger Wright, ainsi que par les principaux dirigeants de la Résistance algéroise - qui seront rejoints le lendemain par le Général Mast.

Le détail des opérations de débarquement imminentes des forces alliées – désignées sous le nom de code d' « opération Torch » - est examiné pendant toute la journée du 22. Et on détermine également les missions particulières qui seront assignées à la résistance algéroise : neutraliser - et tenir – tous les points névralgiques (civils et militaires) d'Alger pendant une durée de quelques heures, le temps que les résistants soient relevés par les forces alliées débarquées.

Quelques jours s'écoulent après l'entrevue de Cherchell - qui avait failli se terminer en catastrophe par suite d'un événement imprévu. Le Vendredi 6 Novembre a lieu une réunion des chefs de réseaux chez José Aboulker, au 26 rue Michelet. Sont présents le Dr Raphaël Aboulker, Maître Maurice Ayoun, Jean Athias, le Dr Morali-Daninos, le Commandant Homo, le Capitaine Pillafort et Paul Ruff. Le Colonel Josse et Henri d'Astier de Lavigerie communiquent aux chefs de groupes les objectifs de l'opération :
contrôler tous les points sensibles de la ville d'Alger, afin de neutraliser les forces vichystes (qui, il faut le rappeler, comptent près de 12 000 soldats, 20 000 volontaires du S.O.L. - le « Service d'Ordre Légionnaire » - outre les sections du P.P.F. de Doriot,
ensuite, couper toutes les communications téléphoniques et neutraliser les forces de police,
enfin, mettre en état d'arrestation tous les chefs militaires et civils relevant de l'autorité de Vichy.

Pour atteindre des objectifs aussi ambitieux, la résistance algéroise dispose de 800 hommes environ. Cinq secteurs d'opérations sont délimités, chacun placé sous l'autorité d'un chef de secteur.

Dans la matinée qui suit, soit le Samedi 7 Novembre, ceux qui écoutent la B.B.C.
de Londres entendent un message répété à intervalles réguliers : « Allo Robert ? Franklin arrive ». Robert, c'est Robert Murphy, l'ambassadeur américain à Alger ; et Franklin, c'est évidemment Franklin Delano Roosevelt, le Président des Etats-Unis.
A 7 heures du matin, les chefs de groupe de la Salle Géo Gras sont informés qu'ils doivent se présenter avec leurs hommes à 21 heures, chacun devant être muni de son arme personnelle et d'un repas froid.
A 16 heures, le consulat américain envoie un spécialiste des transmissions, accompagné d'un autre technicien, chez le Professeur Aboulker. Ils installent dans la salle de bain de l'appartement un émetteur-récepteur qui permettra de communiquer avec la flotte d'invasion alliée, ainsi qu'avec la base de Gibraltar.
A 18 heures, réunion des chefs de secteurs et des chefs de sections. Les nouvelles sont mauvaises : comme on est Samedi, la moitié des volontaires prévus n'a pas répondu à l'appel – certains étant sans doute absents d'Alger pour le week-end. Il devait y avoir 800 hommes ; il n'y en aura que 377. Plus grave, les armes automatiques promises par les Américains ne sont toujours pas là (en fait, elles n'arriveront jamais).
On devra se contenter de fusils Lebel – modèle 1914 – avec une modeste dotation individuelle de 30 cartouches.
Seul point positif : le mot de passe qui servira au moment du contact entre les unités alliées débarquées et les résistants algérois. On a choisi deux mots pas trop difficiles à prononcer pour des Français : à la demande « whisky », il faudra répondre « soda ».

Le rassemblement est fixé à 21 heures. Le groupe Géo Gras se présente, avec ses chefs de sections : les lieutenants Dreyfus, Fredj, Jaïs, et l'aspirant Zermati. A partir de minuit, une trentaine de camions et d'autobus fournis par le Garage Lavaysse (et utilisant de l'essence fournie par le consulat américain), viennent enlever les groupes, l'un après l'autre, et les conduire - tous feux éteints - à proximité de leurs objectifs.

Quels sont ces objectifs ?
On se rappelle que le théâtre d'interventions avait été découpé en cinq secteurs (répertoriés de A jusqu'à E), chacun dévolu à un groupement de résistance. Pour quiconque a vécu dans l'agglomération algéroise, l'énumération des objectifs assignés aux Résistants est assez impressionnante, tant par l'étendue du rayon d'action que par l'importance stratégique des enjeux - aussi bien civils que militaires.
Jugez plutôt :

Le Secteur A comprend :
- l'Etat-Major de la Place
- la Caserne Pélissier, qui est le siège de l'Etat-Major de la Division,
- le Palais d'Hiver, où siège l'Etat-Major du Général Juin,
- le Commissariat du 1er Arrondissement.

Le Secteur B, (dont faisait partie le groupe de choc de la Salle Géo Gras, fort de 110 hommes – augmenté de 10 volontaires bretons), est le plus important – aussi bien sur le plan numérique que pour son intérêt stratégique. Il comprend :
- l'Etat-Major du XIXème Corps d'Armée et le Central Mogador,
- le Commissariat du Xème Arrondissement,
- la Grande Poste et le Central téléphonique,
- la Préfecture d'Alger,
- la résidence du Préfet, et de ses proches collaborateurs,
- le poste émetteur de Radio Algérie.

Le 3ème Secteur, le Secteur C, ne contient qu'un seul objectif – mais d'importance, puisqu'il s'agit du Palais d'Eté, résidence du Gouverneur Général de l'Algérie, nommé par Pétain.

Le Secteur D comprend :
- le 2ème central téléphonique, celui de Belcourt,
- le centre d'émission de la Radio de l'Armée,
- la caserne et le garage de la Milice,
- le fort de Kouba

Enfin, le Secteur E concerne un seul objectif : la Villa des Oliviers, résidence personnelle du Général Alphonse Juin, à qui Vichy a confié le commandement de toutes les troupes qui constituent les Forces Armées d'Afrique du Nord.

Entre 1 h 30 et 2 h du matin, on peut dire que pratiquement tous les points névralgiques d'Alger sont sous le contrôle de la Résistance. En outre, les communications téléphoniques sont fortement perturbées, car dans la nuit, José Aboulker – avec l'aide de quelques volontaires – a pénétré dans les souterrains de la ville pour scier les cables téléphoniques, et notamment le cable qui reliait l'Algérie à la France.

Enfin - et ce n'est pas le moins important - la Résistance a mis en état d'arrestation une brochette d'officiers de haut rang. Séquestrés sur place, ils vont être réduits à regarder passer les heures sur les cadrans de leurs montres. La prise est d'importance, puisqu'elle comprend le Général Juin lui-même, son adjoint le Général Koeltz, ainsi que le Général Mendigal – commandant les Forces Aériennes. Même l'Amiral Darlan, qui se trouvait en visite privée à Alger, s'est trouvé bloqué dans la villa du Général Juin. Et il faut ajouter, parmi les prises de ce coup de filet, des officiers supérieurs de l'Armée, des chefs de la Police, des hauts fonctionnaires civils , et des chefs de la Légion.

Tout semble, jusque-là, avoir fonctionné parfaitement. Un seul problème, toutefois, qui s'aggrave à mesure que le temps passe. Les forces alliées - qui devaient relever les Résistants au bout de quelques heures – tardent à arriver. A 1 heure du matin, le débarquement commence à l'Ouest d'Alger, sur les plages de Zéralda, Sidi Ferruch et à la Pointe Pescade. A l'Est, les points de débarquement se situent à Jean-Bart, Aïn Taya et Surcouf. Mais les opérations se déroulent mal, parfois même très mal : problèmes avec les péniches de débarquement, car la mer n'est pas bonne, et les militaires U.S. chargés de les piloter manquent cruellement de compétence ; défauts catastrophiques de liaisons entre les militaires américains et les membres de la Résistance qui avaient pour mission de les guider : les Américains ignorent les mots de passe et tirent sur les Résistants venus les accueillir. Résultat : le 168 ème Combat Team qui devait débarquer à Sidi Ferruch, et foncer aussitôt sur Alger - distant de 27 kilomètres - ne parvient à être opérationnel qu'à 9 heures du matin.

Prévue, à l'origine, pour ne durer que quelques heures, l'occupation des points névralgiques par la Résistance se prolonge dangereusement, laissant ainsi aux forces vichystes le temps de commencer à se réorganiser. Pas toutes, heureusement. Seuls la Garde Mobile, le 5ème Chasseurs (avec ses blindés) et la Gendarmerie maritime réussissent à investir, l'une après l'autre, les positions qui ont été neutralisées pendant la nuit. Le mot d'ordre, pour la Résistance, est de faire durer la situation, de gagner du temps, de parlementer pour fixer le plus longtemps possible les forces vichystes et les empêcher de se porter au-devant des éléments alliés débarqués.

Et c'est bien ce qui se passe. Car, si un peloton de Gendarmes Mobiles reprend la villa des Oliviers – sur les hauteurs d'Alger – à 5 h 30 du matin, et délivre le Général Juin et l'Amiral Darlan, la reprise des positions occupées par la Résistance va se prolonger jusque tard dans la matinée, et même dans l'après-midi du 8 Novembre.

L'une des dernières positions reprises sera la Grande Poste d'Alger. Elle avait été prise à minuit et demie par l'un des groupes de la Salle Géo Gras, placé sous le commandement du jeune lieutenant Dreyfus (il a alors 28 ans). La position est neutralisée par la Résistance toute la nuit. Les communications sont toutes coupées, à l'exception de la ligne qui la relie au Commissariat Central - où se sont installés José Aboulker et ses camarades. Quant au personnel de nuit qui travaille à la Poste, il est mis aux arrêts dans le sous-sol du bâtiment.

Mais, à 8 heures du matin, un cordon de militaires du 5ème Chasseurs cerne l'immeuble. Le sous-officier qui est à sa tête demande la reddition pure et simple des Résistants. Le lieutenant Dreyfus refuse, et sort pour parlementer. Aucun accord ne peut être trouvé. Après l'échec des pourparlers, Dreyfus va rejoindre ses camarades. Mais alors qu'il remontait les marches de la Grande Poste, le courageux sous-officier dégaine son révolver et lui tire dans le dos. Le lieutenant Dreyfus est mortellement blessé. Plus tard, on apprendra que le vaillant sous-officier sera décoré de la croix de guerre pour (je cite :) « sa brillante conduite ». Il ne faudra pas moins d'un an, et de multiples interventions de la Communauté juive, pour que la scandaleuse décoration lui soit retirée.

Mais si la Grande Poste est tombée à 8 h 30, d'autres positions tiendront encore longtemps. Cernée par un escadron de Gardes Mobiles, la Préfecture restera aux mains des Résistants pendant presque toute la matinée. La Résistance refuse de céder à l'ultimatum qui lui est signifié par le Colonel Zwilling. Pour éviter l'épreuve de force - et empêcher l'effusion de sang - le Colonel finit par accepter les conditions des Résistants : à 11 heures du matin, ils évacuent librement la position, dans leurs voitures, et en emportant toutes leurs armes.

D'autres positions tiendront plus longtemps encore. La dernière à être évacuée sera le Commissariat Central, qui ne sera repris que dans l'après-midi, à 16 heures.

Une heure seulement plus tard, vers 17 heures, les premiers détachements américains feront leur entrée à Alger. Mais, ici encore, on retrouvera l'action déterminante de la Résistance juive. Car c'est un Résistant juif, Pierre Alexandre, qui précpite le déroulement des opérations. Dépêché par la Résistance à Sidi Ferruch, où les Américains venaient de débarquer, il se fraye - non sans mal - un chemin jusqu'au Général Ryder qui les commande. La discussion entre les deux hommes prend vite une tournure violente. Le chef américain préfèrerait la lenteur et la prudence. Et il s'apprête à prendre tout son temps pour investir Alger et n'entrer dans la Ville qu'après une manoeuvre d'encerclement - comme on le lui a sans doute appris à l'Ecole Militaire.

Mais Pierre Alexandre, lui, sait que ses camarades algérois - qui ne sont qu'une poignée, disposant d'armes périmées – ne pourront encore tenir beaucoup plus longtemps, et qu'ils risquent, si on les abandonne à leur sort, d'être passés par les armes. Il réussit à convaincre le Général américain que la seule alternative pour ses troupes est de foncer sans attendre sur la Ville, car s'il ne profite pas tout de suite de la désorganisation des troupes de Vichy qui sont censées défendre Alger, les 2 400 hommes dont il dispose se trouveront confrontés à une garnison française forte de 12 000 hommes, augmentée de 20 000 légionnaires armés.

La violente altercation qui a opposé Pierre Alexandre au Général Ryder n'aura pas été inutile. A 17 heures, les premiers soldats américains débouchent à Alger, sans tirer un coup de feu, par la Colonne Voirol, et ils descendent par la rue Michelet.

L'histoire, on s'en doute, n'est pas terminée avec l'irruption des forces alliées dans la Ville. Mais la partie qui s'engage dès lors n'est plus militaire, mais politique - et elle sort du cadre de cet exposé. Notons, toutefois, qu'elle se jouera entre vichystes mal repentis, militaires restés fidèles au Maréchal - « retournés » davantage par opportunisme que par conviction - et gaullistes fraîchement débarqués qui réussiront à supplanter les partisans du Général Giraud alors qu'il avait la faveur des autorités américaines, le tout ponctué par le coup de théâtre - jamais vraiment élucidé - de l'assassinat de l'Amiral Darlan par le jeune Bonnier de la Chapelle. Mais, comme je viens de le dire, ce n'est pas le sujet d'aujourd'hui.

Que retenir, pour conclure ? Deux choses, pour être bref. La première, c'est qu'une minuscule poignée de résistants, munis d'armes préhistoriques (des fusils Lebel modèle 1914), sont parvenus, en une seule nuit, à neutraliser une armée 30 fois plus nombreuse, équipée, armée, mécanisée, et à paralyser tous les rouages d'une administration moderne. Que se serait-il passé sans l'action - complètement folle - des résistants algérois ?

Pour le savoir, nul besoin d'être un expert militaire. Car le débarquement du 8 Novembre 1942 en Algérie n'avait rien , mais alors rien à voir avec l'opération Overlord, presque deux ans plus tard, sur les plages de Normandie. En Algérie, les forces alliées étaient inférieures en nombre et en équipements militaires aux forces de l'armée - vichyste - d'Algérie. Sans l'action de la Résistance algéroise, l'opposition de l'Armée française aurait, sinon repoussé l'invasion alliée, du moins mené une opération de retardement à la faveur de laquelle les Allemands auraient eu le temps d'intervenir - comme ce fut le cas en Tunisie. Certains - dont je suis - en tremblent encore rétrospectivement.

Ils étaient, je l'ai dit, 377 Résistants algérois. Est-il permis de dire que, sur les 377, 315 étaient Juifs - soit 84 %. Si l'on sait que les Juifs représentaient environ 12 % de la population française de l'Algérie, ils furent donc surreprésentés dans la Résistance de 7 fois leur importance numérique - ce qui n'est pas mince. Et sous quel prétexte conviendrait-il de le passer sous silence ?

J'avais annoncé deux points pour conclure. Voici le second. Pendant la période où l'Algérie s'est trouvée sous la botte vichyste, les Juifs, on l'a déjà évoqué, ont subi toutes les rigueurs des lois de discrimination. Certaines de ces lois - je fais référence, notamment, aux lois d'éviction scolaire, dont j'ai pu garder un souvenir très précis - ont été appliquées en Algérie - grâce, par exemple, au zèle du Recteur Hardy - avec plus de rigueur encore qu'elles furent appliquées en France métropolitaine. Par-dessus tout, ce qui faisait la fierté des Juifs d'Algérie : la nationalité française, leur fut retirée très tôt, au mépris de leur comportement exemplaire en tant que citoyens français. Une fois disparue la domination vichyste en Algérie, on aurait pu penser - je devrais plutôt dire : nous avions pu penser - que le lendemain du 8 Novembre verrait la fin du cauchemar.

Hélas ! Il fallut déchanter - et déchanter très vite. Dans les camps d'internement du Sud algérien, des dizaines de réfugiés juifs - sans parler des volontaires étrangers - restaient prisonniers. Faut-il rappeler qu'ils durent attendre leur libération - c'est à peine croyable - jusqu'à la fin de l'année 1944 ? Quant à la citoyenneté française des Juifs d'Algérie, on se rappelle qu'ils en furent dépouillés , dès le 7 Octobre 1940, avec l'abrogation du Décret Crémieux. On aurait pu croire que le décret abrogé serait rétabli de plein droit au lendemain du débarquement. Cruelle désillusion.

Déjà, après la mort de Darlan, les Juifs d'Algérie crurent qu'ils rêvaient lorsqu'ils apprirent que Giraud, successeur de Darlan, nomma le 19 Janvier 1943 (soit, un peu plus de 2 mois après le débarquement) Marcel Peyrouton aux fonctions de Gouverneur Général de l'Algérie. Oui, nous avions bien entendu : Marcel Peyrouton, qui avait été ministre de l'Intérieur du premier gouvernement Pétain, et qui fut signataire des lois raciales de Vichy à la fin de l'année 1940 ! C'était une paire de gifles pour tous les Juifs d'Algérie - et, en particulier, pour ceux d'entre eux qui s'étaient engagés dans la Résistance.

La violente campagne de presse déclenchée aux Etats Unis par les Associations juives amena Peyrouton à annoncer la suppression - progressive - des lois raciales. Mais il n'était pas question du rétablissement du Décret Crémieux. Le 14 Mars 1943, devant l'Assemblée réunie à Alger, Giraud annonça - enfin ! - l'abrogation complète de toutes les lois raciales. Mais, il faut le dire, c'était sous la contrainte américaine - ou, pour être plus précis, sous la menace américaine de stopper toute aide militaire à l'armée française d'Algérie. Quant au Décret Crémieux, abrogé il était, et abrogé il restait. Lorsque De Gaulle succéda à Giraud, le 30 Mai 1943, rien, toujours rien ne se passa. Et il fallut attendre le 20 Octobre 1943 - soit près de 5 nouveaux mois - pour que les Juifs d'Algérie recouvrent enfin une nationalité à laquelle ils pensaient - très naïvement, sans doute - s'être acquis des droits.

Pour ceux d'entre nous qui ont vécu cette période de 1940 à 1943, en Algérie, les souvenirs se partagent entre la tristesse du début et la fierté qui lui succéda. Mais comment ne pas avouer que cette fierté fut entachée par l'amertume de la désillusion. Qu'il ait fallu attendre si longtemps pour que justice soit rendue, voilà qui passait l'entendement. Amertume, ai-je dit. Mais ce n'était rien en comparaison de ce qui allait suivre, 9 ans seulement plus tard, en 1962.

Quoi qu'il en soit - et quelques sentiments que nous puissions éprouver - l'histoire de cette Résistance algéroise, brève mais décisive, devait être rappelée. Peu évoqué, volontiers passé sous silence, cet épisode de la guerre fut crucial pour l'Algérie. Pour les Juifs d'Algérie, en tout cas, on peut dire que la fin de l'année 1942 fut incontestablement la bissectrice de la Guerre. Et c'est parce qu'elle est le plus souvent - pour ne pas dire presque toujours - escamotée, que j'ai pensé qu'il fallait que quelqu'un, un jour, raconte cette histoire.

Voilà qui est fait.
Jacques LEVY

N.B. J'ai utilisé, pour ce récit, outre mes souvenirs personnels (avec toutes les limites qui sont celles de la mémoire), les relations de M. Paul Sebaoun et de Mme Gitta Amipaz-Silber, sans oublier l'interview qu'a bien voulu m'accorder M. Fernand Bouchara – un Algérois de Nîmes – qui, en tant que membre du groupe Géo Gras, participa à l'occupation du XIXème Corps d'Armée, et que je tiens à remercier de m'avoir confié son témoignage.