On a pu qualifier l'année
1942 de « bissectrice de la guerre ». C'est
peut-être vrai si l'on considère le Second Conflit
Mondial dans sa globalité. Mais je laisse le soin d'en décider
à de plus compétents que moi en matière d'histoire
contemporaine.
En revanche, ce dont je peux témoigner,
c'est que la fin de l'année 1942 a bien constitué
une charnière décisive pour les Français vivant
de l'autre côté de la Méditerranée, dans
ce qui était alors les trois départements français
d'Algérie. Car le débarquement des forces anglo-américaines
sur les côtes algériennes, en plein milieu de la guerre
de 1939 / 45, a marqué un retournement brutal de situation
: il mettait fin – non sans soubresauts, d'ailleurs - à
la mainmise de Vichy sur l'Algérie française ; et,
surtout, il projetait brusquement l'Algérie – mais
aussi ses habitants – au premier plan des acteurs de la Seconde
Guerre Mondiale.
On se doute que, si le débarquement allié
a été un événement majeur pour les Français
d'Algérie, il a eu une importance bien plus considérable
encore pour une partie d'entre eux : je veux parler, bien sûr,
de ceux qui appartenaient à la communauté juive.
Quelques rappels - même succincts –
ne sont pas inutiles pour situer le cadre de ces événements
capitaux : pour ceux d'entre vous qui ne les ont pas vécus,
cela va sans dire, mais aussi pour ceux qui les auraient un peu
perdus de vue.
En 1942, un peu plus d'un million d'Algériens sont citoyens
français. Ils viennent d'origines très diverses ;
et leur implantation au Maghreb s'est échelonnée,
après la conquête française de 1830, tout au
long du XIXème siècle, par vagues successives. Originaires
de France métropolitaine ou de Corse pour les uns, de nombreux
autres – sans doute la majorité – arrivent de
pays de l'arc méditerranéen : péninsule ibérique,
Italie, Malte, Grèce, Turquie et Arménie (après
la Guerre de 14 /18).
Quant à la minorité juive, forte
d'environ 120 000 âmes en 1942, elle présente des caractéristiques
originales qui la singularisent par rapport au reste de la population.
Arrivés en Afrique du Nord très longtemps avant la
conquête arabe du VIIème siècle, certains de
ses membres sont venus d'Israël avec les premières Diasporas,
plusieurs siècles avant l'ère chrétienne :
parmi eux, on note une proportion non négligeable de Berbères
autochtones convertis au Judaïsme. A la fin du XVème
siècle, en 1492, expulsés d'Espagne par Isabelle la
Catholique, puis expulsés du Portugal cinq ans plus tard,
beaucoup de Juifs viennent se réfugier au Maghreb - devenu
terre d'Islam - où ils connaîtront jusqu'au XIXème
siècle la condition de « dhimmis »
- c'est-à-dire de sujets « tolérés »,
dépendant du bon vouloir des pouvoirs locaux et soumis à
des mesures discriminatoires.
La conquête française de 1830 leur
ouvre - par paliers successifs - l'accès à la nationalité
française. Avec le Décret Crémieux du 2 Octobre
1870, la France fait d'eux des citoyens à part entière.
Et désormais, tournant le dos à un passé qui
ne leur inspire guère de nostalgie, ils se veulent acteurs
de plein exercice dans une nation à laquelle ils apportent,
sans restrictions ni débat de conscience, toutes les ressources
de leur dynamisme. C'est peu de dire qu'ils revendiquent avec enthousiasme
la citoyenneté qui est désormais la leur. Et leur
patriotisme trouve à s'exprimer au cours de la Première
Guerre Mondiale, puis dès l'ouverture de la Seconde, en 1939.
L'écroulement de la Troisième République,
avec la Capitulation de Juin 1940 et la chute d'un régime
politique auquel ils s'étaient identifiés, est perçu
par eux comme l'effondrement d'un monde. Atteints dans leur fierté
nationale, ils le sont aussi dans leurs convictions républicaines,
à mesure que le régime de Vichy manifeste son caractère
servile à l'égard des occupants de la France métropolitaine
et, surtout, dévoile sans attendre son orientation antisémite.
Les premières lois raciales sont promulguées
en Métropole dès le 3 Octobre 1940, à l'initiative
du Gouvernement de Vichy - et, faut-il le rappeler, en l'absence
de toute sollicitation de la puissance occupante. Le Décret
Crémieux est aboli quelques jours seulement plus tard, le
7 Octobre, presque à la date anniversaire de sa promulgation
par la IIIème République. Dès lors, les Juifs
des trois départements d'Algérie sont déchus
de la nationalité française, et leur carte d'identité
porte désormais la mention : « Juif indigène,
sujet français » - on a bien entendu : « sujet »,
et non plus citoyen.
Les dispositions économiques des lois raciales
entrent bien vite en application. Les biens juifs en Algérie
sont - comme on disait à l'époque - « aryanisés »
(une autre façon de dire « spoliés »).
Et les autorités vichystes n'ont aucune peine à trouver
sur place des « administrateurs » de biens
juifs - suivant la terminologie officielle - à qui sont livrés
des affaires et des commerces dont ils tirent des profits lucratifs.
Les exclusions professionnelles frappent les fonctionnaires - et
en particulier les enseignants – sans pour autant épargner
les professions libérales et les banques. Dans les établissements
scolaires, de l'école primaire à l'Université,
un « numerus clausus » draconien entraîne
l'exclusion de milliers d'élèves et d'étudiants.
Peut-être plus grave encore, un « recensement »
des Juifs est opéré par l'Administration française
- auquel ils se soumettent avec un civisme qui aurait pu, en Algérie
-comme ce fut le cas en France métropolitaine - se révéler
suicidaire.
Telle est donc, décrite à grands
traits, la situation qui, progressivement, commence à étrangler
la communauté juive d'Algérie. Pendant cette période
sinistre, le seul espoir qui fait vivre les Juifs algériens,
je m'en souviens, c'est la voix qui vient de Londres - et qu'ils
écoutent en cachette, chaque soir, l'oreille collée
à leur poste de radio, malgré le brouillage opéré
par les autorités vichystes.
Cependant, une idée a très vite commencé
à prendre corps dans la communauté juive : c'est celle
de la résistance.
Dès le tout début de l'année
1941, deux Juifs algérois, Emile Atlan et André Temime,
tous deux membres de la L.I.C.A. (la Ligue Internationale Contre
l'Antisémitisme, fondée par le journaliste juif Bernard
Lecache) – mouvement qui venait d'être dissout par Vichy
– commencent à prendre des contacts au sein de la jeunesse
juive algéroise. Avec deux de leurs camarades, Jean Gozlan
et Charles Bouchara, ils s'assurent la disposition d'un local, situé
Place du Gouvernement, qui avait appartenu aux Auberges de Jeunesse.
Persuadés qu'un jour ou l'autre, il faudra passer à
l'action armée, ils imaginent de faire de ce local une salle
de sport où pourraient se rassembler - clandestinement, bien
sûr – les premiers éléments d'un groupe
de résistance juive.
Bien entendu, l'initiative ne peut être conduite
à visage découvert ; et il est impératif de
s'assurer une « couverture » qui serve de
leurre aux yeux des autorités vichystes. La « couverture »
est bien vite trouvée par André Temime, en la personne
d'un moniteur d'éducation physique, homme au-dessus de tout
soupçon, et bon catholique par surcroît, du nom de
Géo Gras. Retapé et aménagé en salle
de sports – avec ring de boxe et agrès - la salle Géo
Gras attire bientôt de nombreux pratiquants de toutes origines
qui se dépensent, cognent et suent sous l'effigie débonnaire
d'un portrait du Maréchal Pétain fixé au mur.
Mais derrière cette vitrine officielle,
d'autres activités - moins anodines - se déroulent
dans la plus grande discrétion. Les membres juifs de la salle
de sport sont recrutés un par un, suivant leurs aptitudes,
et intégrés dans des groupes de combat cloisonnés,
composés chacun d'un chef et de quatre hommes Parmi les volontaires,
on compte de jeunes officiers d'active récemment mis en disponibilité,
de même que des officiers de réserve - par exemple,
le lieutenant Jean Dreyfus (dont nous reparlerons plus tard), Fernand
Fredj, Roger Jaïs ou Germain Libine (qu'on retrouvera plus
tard comme garde du corps personnel du Général De
Gaulle).
Au début, les activités du petit
groupe sont assez limitées : la nuit, on sillonne la ville
pour tracer des « V » avec la Croix de Lorraine
ou des slogans gaullistes sur les murs des immeubles - en particulier
sur les locaux de la pétainiste « Légion
Française des Combattants ». Certaines activités
sont plus musclées : il faut, de temps en temps, à
la force des poings, dégager des élèves juifs
pris à partie et molestés à la sortie du Lycée
Bugeaud.
Une activité plus dangereuse prend vite
de l'importance : l'achat d'armes de contrebande, supervisée
par Emile Atlan, qui est armurier de profession. Une fois achetées,
il faut stocker les armes à l'abri des regards indiscrets.
Pour cela, on profite des heures d'absence de Géo Gras, et
on creuse des caches dans les murs de la salle, au-dessous du ring
de boxe.
Mais le groupe Géo Gras ne fonctionne pas
en vase hermétiquement clos. Il a des relations avec une
grande famille algéroise – une famille bien connue
de médecins, les Aboulker, qui joueront un rôle déterminant
en Novembre 1942. Il y a le Professeur Henri Aboulker, son fils
José, médecin également, et ses deux cousins
: le docteur Raphaël Aboulker et son frère Stéphane.
Ce sont justement les deux frères Aboulker
qui sont contactés discrètement, fin Février
1942, par une de leurs connaissances d'avant-guerre, le capitaine
Pillafort, qui vient d'arriver clandestinement à Alger pour
organiser des groupes armés. La mise sur pied de ces groupes
est destinée à appuyer une opération militaire
préparée dans le plus grand secret par les Alliés
: le débarquement de forces armées en Afrique du Nord.
A partir de ce moment, le mouvement de résistance
se structure. Il va englober, outre le groupe Géo Gras, d'autres
réseaux qui s'étaient constitués autour de
personnalités de la communauté juive algéroise,
comme Maître Maurice Ayoun et le Docteur Morali-Daninos.
Parallèlement aux groupes qui se mettent
sur pied dans la communauté juive, quelques personnalités
appartenant à l'administration et à l'armée
française ont commencé, dès 1941, à
constituer un réseau pouvant être activé en
cas de besoin. Le Commissaire André Achiary, chef de la Brigade
Spéciale de Surveillance du Territoire, persuade un officier
de l'Etat Major de la Division d'Oran, Henri d'Astier de Lavigerie,
de se faire muter à Alger (en tant qu'adjoint au chef des
Chantiers de Jeunesse). L'un comme l'autre sont mis en rapport avec
José Aboulker. Et en Juin 1942, après une rencontre
– organisée par d'Astier de Lavigerie – entre
José Aboulker et le colonel Jousse, commandant la division
d'Alger, l'Etat Major opérationnel de la Résistance
est constitué. Et il travaille, dès lors, en liaison
avec les Américains, par l'intermédiaire de Robert
Murphy, qui occupe les fonctions d'Ambassadeur Extraordinaire du
Président Roosevelt à Alger.
Il était temps. Car la situation évolue
vite. De simple projet d'Etat Major, le débarquement allié
en Afrique du Nord entre dans sa phase de réalisation. L'étape
décisive avant l'opération se déroule le 22
Octobre 1942. C'est l'épisode rocambolesque connu sous le
nom d' « entrevue de Cherchell ». Cherchell,
certains s'en souviennent peut-être, est le nom d'une petite
agglomération, au bord de la Méditerranée,
à 113 kilomètres d'Alger.
Dans la nuit du 21 au 22 Octobre, un sous-marin
britannique: le « Seraph », débarque
sur la plage de Misselmoun une mission américaine de haut
rang. Elle est composée du Général Clark, adjoint
du Général Eisenhower, du Général Lemnitzer,
du Colonel Holmes, du Capitaine de vaisseau Wright, et de trois
officiers britanniques de commandos en mission de protection.
Le petit groupe est accueilli, dès qu'il fait ses premiers
pas sur la plage, par un détachement de résistants
algérois – parmi lesquels Bernard Karsenty. Il est
aussitôt conduit dans une villa isolée, au bord de
la mer, où il est attendu par l'ambassadeur Robert Murphy,
le Consul des Etats-Unis à Alger Wright, ainsi que par les
principaux dirigeants de la Résistance algéroise -
qui seront rejoints le lendemain par le Général Mast.
Le détail des opérations de débarquement
imminentes des forces alliées – désignées
sous le nom de code d' « opération Torch »
- est examiné pendant toute la journée du 22. Et on
détermine également les missions particulières
qui seront assignées à la résistance algéroise
: neutraliser - et tenir – tous les points névralgiques
(civils et militaires) d'Alger pendant une durée de quelques
heures, le temps que les résistants soient relevés
par les forces alliées débarquées.
Quelques jours s'écoulent après l'entrevue
de Cherchell - qui avait failli se terminer en catastrophe par suite
d'un événement imprévu. Le Vendredi 6 Novembre
a lieu une réunion des chefs de réseaux chez José
Aboulker, au 26 rue Michelet. Sont présents le Dr Raphaël
Aboulker, Maître Maurice Ayoun, Jean Athias, le Dr Morali-Daninos,
le Commandant Homo, le Capitaine Pillafort et Paul Ruff. Le Colonel
Josse et Henri d'Astier de Lavigerie communiquent aux chefs de groupes
les objectifs de l'opération :
contrôler tous les points sensibles de la ville d'Alger, afin
de neutraliser les forces vichystes (qui, il faut le rappeler, comptent
près de 12 000 soldats, 20 000 volontaires du S.O.L. - le
« Service d'Ordre Légionnaire » - outre
les sections du P.P.F. de Doriot,
ensuite, couper toutes les communications téléphoniques
et neutraliser les forces de police,
enfin, mettre en état d'arrestation tous les chefs militaires
et civils relevant de l'autorité de Vichy.
Pour atteindre des objectifs aussi ambitieux, la
résistance algéroise dispose de 800 hommes environ.
Cinq secteurs d'opérations sont délimités,
chacun placé sous l'autorité d'un chef de secteur.
Dans la matinée qui suit, soit le Samedi
7 Novembre, ceux qui écoutent la B.B.C.
de Londres entendent un message répété à
intervalles réguliers : « Allo Robert ? Franklin
arrive ». Robert, c'est Robert Murphy, l'ambassadeur
américain à Alger ; et Franklin, c'est évidemment
Franklin Delano Roosevelt, le Président des Etats-Unis.
A 7 heures du matin, les chefs de groupe de la Salle Géo
Gras sont informés qu'ils doivent se présenter avec
leurs hommes à 21 heures, chacun devant être muni de
son arme personnelle et d'un repas froid.
A 16 heures, le consulat américain envoie un spécialiste
des transmissions, accompagné d'un autre technicien, chez
le Professeur Aboulker. Ils installent dans la salle de bain de
l'appartement un émetteur-récepteur qui permettra
de communiquer avec la flotte d'invasion alliée, ainsi qu'avec
la base de Gibraltar.
A 18 heures, réunion des chefs de secteurs et des chefs de
sections. Les nouvelles sont mauvaises : comme on est Samedi, la
moitié des volontaires prévus n'a pas répondu
à l'appel – certains étant sans doute absents
d'Alger pour le week-end. Il devait y avoir 800 hommes ; il n'y
en aura que 377. Plus grave, les armes automatiques promises par
les Américains ne sont toujours pas là (en fait, elles
n'arriveront jamais).
On devra se contenter de fusils Lebel – modèle 1914
– avec une modeste dotation individuelle de 30 cartouches.
Seul point positif : le mot de passe qui servira au moment du contact
entre les unités alliées débarquées
et les résistants algérois. On a choisi deux mots
pas trop difficiles à prononcer pour des Français
: à la demande « whisky », il faudra
répondre « soda ».
Le rassemblement est fixé à 21 heures.
Le groupe Géo Gras se présente, avec ses chefs de
sections : les lieutenants Dreyfus, Fredj, Jaïs, et l'aspirant
Zermati. A partir de minuit, une trentaine de camions et d'autobus
fournis par le Garage Lavaysse (et utilisant de l'essence fournie
par le consulat américain), viennent enlever les groupes,
l'un après l'autre, et les conduire - tous feux éteints
- à proximité de leurs objectifs.
Quels sont ces objectifs ?
On se rappelle que le théâtre d'interventions avait
été découpé en cinq secteurs (répertoriés
de A jusqu'à E), chacun dévolu à un groupement
de résistance. Pour quiconque a vécu dans l'agglomération
algéroise, l'énumération des objectifs assignés
aux Résistants est assez impressionnante, tant par l'étendue
du rayon d'action que par l'importance stratégique des enjeux
- aussi bien civils que militaires.
Jugez plutôt :
Le Secteur A comprend :
- l'Etat-Major de la Place
- la Caserne Pélissier, qui est le siège de l'Etat-Major
de la Division,
- le Palais d'Hiver, où siège l'Etat-Major du Général
Juin,
- le Commissariat du 1er Arrondissement.
Le Secteur B, (dont faisait partie le groupe de
choc de la Salle Géo Gras, fort de 110 hommes – augmenté
de 10 volontaires bretons), est le plus important – aussi
bien sur le plan numérique que pour son intérêt
stratégique. Il comprend :
- l'Etat-Major du XIXème Corps d'Armée et le Central
Mogador,
- le Commissariat du Xème Arrondissement,
- la Grande Poste et le Central téléphonique,
- la Préfecture d'Alger,
- la résidence du Préfet, et de ses proches collaborateurs,
- le poste émetteur de Radio Algérie.
Le 3ème Secteur, le Secteur C, ne contient
qu'un seul objectif – mais d'importance, puisqu'il s'agit
du Palais d'Eté, résidence du Gouverneur Général
de l'Algérie, nommé par Pétain.
Le Secteur D comprend :
- le 2ème central téléphonique, celui de Belcourt,
- le centre d'émission de la Radio de l'Armée,
- la caserne et le garage de la Milice,
- le fort de Kouba
Enfin, le Secteur E concerne un seul objectif :
la Villa des Oliviers, résidence personnelle du Général
Alphonse Juin, à qui Vichy a confié le commandement
de toutes les troupes qui constituent les Forces Armées d'Afrique
du Nord.
Entre 1 h 30 et 2 h du matin, on peut dire que
pratiquement tous les points névralgiques d'Alger sont sous
le contrôle de la Résistance. En outre, les communications
téléphoniques sont fortement perturbées, car
dans la nuit, José Aboulker – avec l'aide de quelques
volontaires – a pénétré dans les souterrains
de la ville pour scier les cables téléphoniques, et
notamment le cable qui reliait l'Algérie à la France.
Enfin - et ce n'est pas le moins important - la
Résistance a mis en état d'arrestation une brochette
d'officiers de haut rang. Séquestrés sur place, ils
vont être réduits à regarder passer les heures
sur les cadrans de leurs montres. La prise est d'importance, puisqu'elle
comprend le Général Juin lui-même, son adjoint
le Général Koeltz, ainsi que le Général
Mendigal – commandant les Forces Aériennes. Même
l'Amiral Darlan, qui se trouvait en visite privée à
Alger, s'est trouvé bloqué dans la villa du Général
Juin. Et il faut ajouter, parmi les prises de ce coup de filet,
des officiers supérieurs de l'Armée, des chefs de
la Police, des hauts fonctionnaires civils , et des chefs de la
Légion.
Tout semble, jusque-là, avoir fonctionné
parfaitement. Un seul problème, toutefois, qui s'aggrave
à mesure que le temps passe. Les forces alliées -
qui devaient relever les Résistants au bout de quelques heures
– tardent à arriver. A 1 heure du matin, le débarquement
commence à l'Ouest d'Alger, sur les plages de Zéralda,
Sidi Ferruch et à la Pointe Pescade. A l'Est, les points
de débarquement se situent à Jean-Bart, Aïn Taya
et Surcouf. Mais les opérations se déroulent mal,
parfois même très mal : problèmes avec les péniches
de débarquement, car la mer n'est pas bonne, et les militaires
U.S. chargés de les piloter manquent cruellement de compétence
; défauts catastrophiques de liaisons entre les militaires
américains et les membres de la Résistance qui avaient
pour mission de les guider : les Américains ignorent les
mots de passe et tirent sur les Résistants venus les accueillir.
Résultat : le 168 ème Combat Team qui devait débarquer
à Sidi Ferruch, et foncer aussitôt sur Alger - distant
de 27 kilomètres - ne parvient à être opérationnel
qu'à 9 heures du matin.
Prévue, à l'origine, pour ne durer
que quelques heures, l'occupation des points névralgiques
par la Résistance se prolonge dangereusement, laissant ainsi
aux forces vichystes le temps de commencer à se réorganiser.
Pas toutes, heureusement. Seuls la Garde Mobile, le 5ème
Chasseurs (avec ses blindés) et la Gendarmerie maritime réussissent
à investir, l'une après l'autre, les positions qui
ont été neutralisées pendant la nuit. Le mot
d'ordre, pour la Résistance, est de faire durer la situation,
de gagner du temps, de parlementer pour fixer le plus longtemps
possible les forces vichystes et les empêcher de se porter
au-devant des éléments alliés débarqués.
Et c'est bien ce qui se passe. Car, si un peloton
de Gendarmes Mobiles reprend la villa des Oliviers – sur les
hauteurs d'Alger – à 5 h 30 du matin, et délivre
le Général Juin et l'Amiral Darlan, la reprise des
positions occupées par la Résistance va se prolonger
jusque tard dans la matinée, et même dans l'après-midi
du 8 Novembre.
L'une des dernières positions reprises sera
la Grande Poste d'Alger. Elle avait été prise à
minuit et demie par l'un des groupes de la Salle Géo Gras,
placé sous le commandement du jeune lieutenant Dreyfus (il
a alors 28 ans). La position est neutralisée par la Résistance
toute la nuit. Les communications sont toutes coupées, à
l'exception de la ligne qui la relie au Commissariat Central - où
se sont installés José Aboulker et ses camarades.
Quant au personnel de nuit qui travaille à la Poste, il est
mis aux arrêts dans le sous-sol du bâtiment.
Mais, à 8 heures du matin, un cordon de
militaires du 5ème Chasseurs cerne l'immeuble. Le sous-officier
qui est à sa tête demande la reddition pure et simple
des Résistants. Le lieutenant Dreyfus refuse, et sort pour
parlementer. Aucun accord ne peut être trouvé. Après
l'échec des pourparlers, Dreyfus va rejoindre ses camarades.
Mais alors qu'il remontait les marches de la Grande Poste, le courageux
sous-officier dégaine son révolver et lui tire dans
le dos. Le lieutenant Dreyfus est mortellement blessé. Plus
tard, on apprendra que le vaillant sous-officier sera décoré
de la croix de guerre pour (je cite :) « sa brillante
conduite ». Il ne faudra pas moins d'un an, et de multiples
interventions de la Communauté juive, pour que la scandaleuse
décoration lui soit retirée.
Mais si la Grande Poste est tombée à
8 h 30, d'autres positions tiendront encore longtemps. Cernée
par un escadron de Gardes Mobiles, la Préfecture restera
aux mains des Résistants pendant presque toute la matinée.
La Résistance refuse de céder à l'ultimatum
qui lui est signifié par le Colonel Zwilling. Pour éviter
l'épreuve de force - et empêcher l'effusion de sang
- le Colonel finit par accepter les conditions des Résistants
: à 11 heures du matin, ils évacuent librement la
position, dans leurs voitures, et en emportant toutes leurs armes.
D'autres positions tiendront plus longtemps encore.
La dernière à être évacuée sera
le Commissariat Central, qui ne sera repris que dans l'après-midi,
à 16 heures.
Une heure seulement plus tard, vers 17 heures,
les premiers détachements américains feront leur entrée
à Alger. Mais, ici encore, on retrouvera l'action déterminante
de la Résistance juive. Car c'est un Résistant juif,
Pierre Alexandre, qui précpite le déroulement des
opérations. Dépêché par la Résistance
à Sidi Ferruch, où les Américains venaient
de débarquer, il se fraye - non sans mal - un chemin jusqu'au
Général Ryder qui les commande. La discussion entre
les deux hommes prend vite une tournure violente. Le chef américain
préfèrerait la lenteur et la prudence. Et il s'apprête
à prendre tout son temps pour investir Alger et n'entrer
dans la Ville qu'après une manoeuvre d'encerclement - comme
on le lui a sans doute appris à l'Ecole Militaire.
Mais Pierre Alexandre, lui, sait que ses camarades
algérois - qui ne sont qu'une poignée, disposant d'armes
périmées – ne pourront encore tenir beaucoup
plus longtemps, et qu'ils risquent, si on les abandonne à
leur sort, d'être passés par les armes. Il réussit
à convaincre le Général américain que
la seule alternative pour ses troupes est de foncer sans attendre
sur la Ville, car s'il ne profite pas tout de suite de la désorganisation
des troupes de Vichy qui sont censées défendre Alger,
les 2 400 hommes dont il dispose se trouveront confrontés
à une garnison française forte de 12 000 hommes, augmentée
de 20 000 légionnaires armés.
La violente altercation qui a opposé Pierre
Alexandre au Général Ryder n'aura pas été
inutile. A 17 heures, les premiers soldats américains débouchent
à Alger, sans tirer un coup de feu, par la Colonne Voirol,
et ils descendent par la rue Michelet.
L'histoire, on s'en doute, n'est pas terminée
avec l'irruption des forces alliées dans la Ville. Mais la
partie qui s'engage dès lors n'est plus militaire, mais politique
- et elle sort du cadre de cet exposé. Notons, toutefois,
qu'elle se jouera entre vichystes mal repentis, militaires restés
fidèles au Maréchal - « retournés »
davantage par opportunisme que par conviction - et gaullistes fraîchement
débarqués qui réussiront à supplanter
les partisans du Général Giraud alors qu'il avait
la faveur des autorités américaines, le tout ponctué
par le coup de théâtre - jamais vraiment élucidé
- de l'assassinat de l'Amiral Darlan par le jeune Bonnier de la
Chapelle. Mais, comme je viens de le dire, ce n'est pas le sujet
d'aujourd'hui.
Que retenir, pour conclure ? Deux choses, pour
être bref. La première, c'est qu'une minuscule poignée
de résistants, munis d'armes préhistoriques (des fusils
Lebel modèle 1914), sont parvenus, en une seule nuit, à
neutraliser une armée 30 fois plus nombreuse, équipée,
armée, mécanisée, et à paralyser tous
les rouages d'une administration moderne. Que se serait-il passé
sans l'action - complètement folle - des résistants
algérois ?
Pour le savoir, nul besoin d'être un expert
militaire. Car le débarquement du 8 Novembre 1942 en Algérie
n'avait rien , mais alors rien à voir avec l'opération
Overlord, presque deux ans plus tard, sur les plages de Normandie.
En Algérie, les forces alliées étaient inférieures
en nombre et en équipements militaires aux forces de l'armée
- vichyste - d'Algérie. Sans l'action de la Résistance
algéroise, l'opposition de l'Armée française
aurait, sinon repoussé l'invasion alliée, du moins
mené une opération de retardement à la faveur
de laquelle les Allemands auraient eu le temps d'intervenir - comme
ce fut le cas en Tunisie. Certains - dont je suis - en tremblent
encore rétrospectivement.
Ils étaient, je l'ai dit, 377 Résistants
algérois. Est-il permis de dire que, sur les 377, 315 étaient
Juifs - soit 84 %. Si l'on sait que les Juifs représentaient
environ 12 % de la population française de l'Algérie,
ils furent donc surreprésentés dans la Résistance
de 7 fois leur importance numérique - ce qui n'est pas mince.
Et sous quel prétexte conviendrait-il de le passer sous silence
?
J'avais annoncé deux points pour conclure.
Voici le second. Pendant la période où l'Algérie
s'est trouvée sous la botte vichyste, les Juifs, on l'a déjà
évoqué, ont subi toutes les rigueurs des lois de discrimination.
Certaines de ces lois - je fais référence, notamment,
aux lois d'éviction scolaire, dont j'ai pu garder un souvenir
très précis - ont été appliquées
en Algérie - grâce, par exemple, au zèle du
Recteur Hardy - avec plus de rigueur encore qu'elles furent appliquées
en France métropolitaine. Par-dessus tout, ce qui faisait
la fierté des Juifs d'Algérie : la nationalité
française, leur fut retirée très tôt,
au mépris de leur comportement exemplaire en tant que citoyens
français. Une fois disparue la domination vichyste en Algérie,
on aurait pu penser - je devrais plutôt dire : nous avions
pu penser - que le lendemain du 8 Novembre verrait la fin du cauchemar.
Hélas ! Il fallut déchanter - et
déchanter très vite. Dans les camps d'internement
du Sud algérien, des dizaines de réfugiés juifs
- sans parler des volontaires étrangers - restaient prisonniers.
Faut-il rappeler qu'ils durent attendre leur libération -
c'est à peine croyable - jusqu'à la fin de l'année
1944 ? Quant à la citoyenneté française des
Juifs d'Algérie, on se rappelle qu'ils en furent dépouillés
, dès le 7 Octobre 1940, avec l'abrogation du Décret
Crémieux. On aurait pu croire que le décret abrogé
serait rétabli de plein droit au lendemain du débarquement.
Cruelle désillusion.
Déjà, après la mort de Darlan,
les Juifs d'Algérie crurent qu'ils rêvaient lorsqu'ils
apprirent que Giraud, successeur de Darlan, nomma le 19 Janvier
1943 (soit, un peu plus de 2 mois après le débarquement)
Marcel Peyrouton aux fonctions de Gouverneur Général
de l'Algérie. Oui, nous avions bien entendu : Marcel Peyrouton,
qui avait été ministre de l'Intérieur du premier
gouvernement Pétain, et qui fut signataire des lois raciales
de Vichy à la fin de l'année 1940 ! C'était
une paire de gifles pour tous les Juifs d'Algérie - et, en
particulier, pour ceux d'entre eux qui s'étaient engagés
dans la Résistance.
La violente campagne de presse déclenchée
aux Etats Unis par les Associations juives amena Peyrouton à
annoncer la suppression - progressive - des lois raciales. Mais
il n'était pas question du rétablissement du Décret
Crémieux. Le 14 Mars 1943, devant l'Assemblée réunie
à Alger, Giraud annonça - enfin ! - l'abrogation complète
de toutes les lois raciales. Mais, il faut le dire, c'était
sous la contrainte américaine - ou, pour être plus
précis, sous la menace américaine de stopper toute
aide militaire à l'armée française d'Algérie.
Quant au Décret Crémieux, abrogé il était,
et abrogé il restait. Lorsque De Gaulle succéda à
Giraud, le 30 Mai 1943, rien, toujours rien ne se passa. Et il fallut
attendre le 20 Octobre 1943 - soit près de 5 nouveaux mois
- pour que les Juifs d'Algérie recouvrent enfin une nationalité
à laquelle ils pensaient - très naïvement, sans
doute - s'être acquis des droits.
Pour ceux d'entre nous qui ont vécu cette
période de 1940 à 1943, en Algérie, les souvenirs
se partagent entre la tristesse du début et la fierté
qui lui succéda. Mais comment ne pas avouer que cette fierté
fut entachée par l'amertume de la désillusion. Qu'il
ait fallu attendre si longtemps pour que justice soit rendue, voilà
qui passait l'entendement. Amertume, ai-je dit. Mais ce n'était
rien en comparaison de ce qui allait suivre, 9 ans seulement plus
tard, en 1962.
Quoi qu'il en soit - et quelques sentiments que
nous puissions éprouver - l'histoire de cette Résistance
algéroise, brève mais décisive, devait être
rappelée. Peu évoqué, volontiers passé
sous silence, cet épisode de la guerre fut crucial pour l'Algérie.
Pour les Juifs d'Algérie, en tout cas, on peut dire que la
fin de l'année 1942 fut incontestablement la bissectrice
de la Guerre. Et c'est parce qu'elle est le plus souvent - pour
ne pas dire presque toujours - escamotée, que j'ai pensé
qu'il fallait que quelqu'un, un jour, raconte cette histoire.
Voilà qui est fait.
Jacques LEVY
N.B. J'ai utilisé, pour ce récit,
outre mes souvenirs personnels (avec toutes les limites qui sont
celles de la mémoire), les relations de M. Paul Sebaoun et
de Mme Gitta Amipaz-Silber, sans oublier l'interview qu'a bien voulu
m'accorder M. Fernand Bouchara – un Algérois de Nîmes
– qui, en tant que membre du groupe Géo Gras, participa
à l'occupation du XIXème Corps d'Armée, et
que je tiens à remercier de m'avoir confié son témoignage. |