Cela ne serait que justice…

C’est le 14 avril 1931, dans une famille de paysans de la plaine de la huerta, tout près de Valencia, que naquit Enrique Diaz, alors même qu’en pleine liesse, la deuxième République espagnole était proclamée.
De sa jeunesse, à l’heure à laquelle je vous parle, les vagues souvenirs qui restent encore à Enrique ont l’accent de la rudesse et de la misère… Pas d’école, évidemment, des journées interminables aux champs, d’abord enveloppé contre le ventre de sa jeune mère courbée, plus tard dans un couffin de fortune posé à l’ombre d’arbres décharnés, enfin à même le sol, creusant la terre de ses doigts tendres comme son coeur d’enfant…
Le sort prit très tôt un malin plaisir à unir Enrique et sa famille à l’histoire politique de son pays. Sa petite sœur Pillar vit le jour le 16 février 1936 au moment même où une partie de l’Espagne, celle des misérables, des laissés pour compte, des laborieux et des crève-la-faim, pouvait reprendre à son compte les mots de Bernanos pour célébrer la victoire du front populaire: « l’espoir est un risque à courir ».
Les espérances furent de courte durée et il ne faudra finalement que peu de temps aux fantômes pour sortir des placards et des mansardes de la vieille Espagne, à peine quelques mois pour voir apparaître au grand jour le visage répugnant du futur Caudillo et de ses phalangistes dont les exactions et les massacres se faisaient entre autres au nom du Christ.
Ce qui peu ici interroger, c’est le lien entre les républicains espagnols et George Bernanos, membre éminent de l’action française… Pourtant il y a bien un lien et il est essentiel. L’auteur du célèbre « Journal d’un curé de campagne » n’attendit guère pour surgir là où on ne l’attendait pas en 1936, c’est-à-dire du côté des républicains espagnols. C’est un peu comme si l’illégitime insurrection du 18 juillet 1936 avait imposé à la conscience de l’écrivain un regard neuf sur le sens de l’histoire et sur la direction que celle-ci devrait avoir : celle d’une humanité en paix avec elle-même. Bien souvent, c’est l’histoire de l’art qui devance pour finalement devenir ce que devrait être l’histoire avec un grand « H », et c’est bien là le problème…

Enrique avait à peine plus de cinq ans quand son père et ses deux oncles quittèrent la maison de famille pour défendre non seulement la légitime République Espagnole, mais plus largement l’idée qu’ils avaient trop longtemps vécu à genoux, et qu’ils préféraient maintenant mourir debout.
Pendant les trois années qui suivirent, les hommes ne revenaient que peu pour embrasser femme et enfants : trop risqué pour tout le monde. La petite famille de son côté avait quitté Valencia quand le gouvernement Républicain s’y était installé, non pas par défiance, bien évidemment, mais parce que les francistes ne s’embarrassaient pas des populations civiles quand ils bombardaient leurs frères de sang.
Avec sa mère et la petite Pillar, Enrique déménagea souvent et de plus en plus dans la clandestinité. On quittait des cabanes de campagne sans toit pour des réduits sans fenêtres au fond de ruelles obscures, remontant peu à peu vers le nord du pays, avec à la main des bagages de désespérance.
Dans le froid d’un petit matin de février 1939, le père d’Enrique débarqua à l’improviste ; on eut dit qu’il avait le diable aux trousses. A à peine trente ans, il avait déjà l'apparence d’un vieil homme. Il embarqua à la hâte son petit monde avec lui. La République avait vécu…
Les routes qui conduisaient vers la frontière française avaient des allures de cour des miracles. L’heure était non pas à la fuite, mais à la survivance. Comme si le désespoir n’avait pas suffit, les vents de cet hiver 1939 glacial, ciselaient les faces usés de ces combattants d’infortune, châtiaient les enfants de l’exode pour des fautes qu’ils n’avaient pas commises.
Après l’exil, c’est dans des camps de concentration à même la plage que ses êtres devenus hagards et incrédules furent placés. L’administration du pays hôte ayant préalablement pris soin de séparer femmes et hommes.
C’est sur le sable, au bord de cette Mare Nostrum que l’histoire range comme porteuse des lumières des plus grandes civilisations que, le jour de son troisième anniversaire, les yeux de la petite Pillar se refermèrent sur le monde une dernière fois…
Les jours, les semaines, les mois passèrent… Enrique ne sentait plus autour de lui que de la souffrance, la sienne, celle de sa mère, celle de son père qu’il n’apercevait que de temps à autre à travers un grillage, celle d’un peuple réduits à la mendicité de l’étranger…
Pourtant, lorsqu’ils eurent la possibilité de retrouver une vie de famille à peu près normale, c’est debout que son père lui demanda de se tenir, près d’une mère fléchissant sous le poids d’une vie à l’histoire pourtant courte…
Il lui fallait être debout, comme un homme, à neuf ans, car son père devait repartir… Il n’allait plus défendre sa terre à proprement parler, mais plutôt une idée attachée à lui comme peut l’être un nourrisson à sa mère : celle de la liberté, celle aussi de choisir son propre destin… L’ennemi était facile à reconnaître, c’était le même qu’en Espagne, et peu importe la dialectique et la sémantique, il n’avait qu’un nom: le fascisme.

Quand on est petit, on a encore la chance de trouver le temps long, alors imaginez ce que peuvent représenter trois années dans la tête et le cœur d’un enfant qui ne voit pas son père… Et voilà que ce père, au moment où on le retrouve repart pour cinq années supplémentaires, repart pour combattre pour l’idée et le destin d’une autre humanité…

Avoir 14 ans en 1945 comme Enrique, c’était arriver à l’adolescence avec un avenir nouveau et grand ouvert, parce que l’horreur que les hommes avaient été capables d’inventer avait pris fin… et que peut être s’ils avaient été capables d’aller si loin dans un sens, pourraient-ils en faire autant dans l’autre… Et puis, 14 ans, c’est un âge auquel on peut commencer à parler d’homme à homme avec un père et on a d’autant plus envie de le faire qu’on ne l’a pas vu pendant huit ans… Mais quand le père d’Enrique revint à la maison, ce fut pour lui dire qu’il restait une terre à libérer, la plus belle puisque c’était la sienne…
Avant d’aller franchir pour la dernière fois les Pyrénées, il souffla à son jeune fils : « Notre pays est aujourd’hui comme un crachat au visage de tous ceux qui viennent de tomber pour l’idée même de la liberté… L’humanité ne mérite pas ça, on va nous aider… ».
C’est seuls que les guérilleros franchirent la frontière, c’est seuls qu’ils furent battus…
Il y eut bien quelques protestations internationales, mais sans doute parce que c’était un moyen de rendre l’histoire plus présentable, et le temps passant, le dernier homme à incarner ce que le monde avait enfanté de pire finit non pas par être respectable, c’eut été un comble, mais par achever paisiblement sa vie à la tête de son pays sans que le concert des nations y trouve grand chose à redire…
Enrique ne revit qu’une dizaine de fois son père, derrière des barreaux, avant qu’il ne soit fusillé pour haute trahison. Trahison de qui, trahison de quoi ? Trahir ce qui n’est pas légitime, on est en droit de trouver cela pour le moins fort de café…
La mère d’Enrique vient de fêter ces 97 printemps, lui aura 76 ans le 14 avril prochain, l’âge que devrait avoir la République Espagnole. J’aimerais bien aller voir ce vieux bonhomme ce jour-là. Il me racontera encore comment il n’eut pas de père et combien il l’aime malgré tout. Il trouvera les mots justes pour exprimer ces évènements qui entachèrent l’Espagne bien au-delà de ses frontières tant l’universalité du combat qui y fut mené reste prégnante encore aujourd’hui ; les brigades internationales en furent sans doute une des plus belles preuves…
Enrique perdit donc un père qu’il ne connaissait pas parce qu’il avait donné sa vie à une conception du monde qui mérite que l’on s’y attarde, car trop de choses ont été oubliées ou volontairement occultées.
La mode n’est pas aujourd’hui à s’émouvoir du destin de ceux qui ont essayé de changer le monde mais plutôt à s'abêtir devant ceux qui n’en font rien… La mode, c’est aussi ce qui n’aura plus d’importance demain…
Alors, il est sans doute temps de regarder vers ces jours pas si lointains où rien ne tournait rond et on s’apercevra peut être que si depuis ces temps obscurs, beaucoup de chemin a été parcouru, la route est encore longue. Enrique est peut-être là ce soir, peut être porte-il un autre prénom, sans doute sont-ils plusieurs… Ils n’ont pas de décorations, ne sont pas dans les livres d’histoires, mais ils peuvent être fiers, car ils portent en eux la mémoire des combats de leur père, et peut être qu’un jour, Enrique et les autres seront pupilles de la nation espagnole, et cela ne sera que justice.