| Ce 14 février à l'Agora, une quarantaine de personnes, représentant la Ligue de l'enseignement, le Grand Orient de France, la Ligue des Droits de l'Homme, les DDEN, le CDAL, la CGT, le cercle Condorcet, l'UNSA, SE UNSA, le PCF, la FSU, le PS, de nombreuses associations et personnalités politiques ainsi que des sympathisants se sont rencontrés afin de débattre sur le thème "Laïcité et République" en écho au récentes prises de position du Président de la République. |
Intervention de Georges Duplissy, président de la Ligue de l'enseignement du Gard :
En deux circonstances, au vatican et à Ryad, le Président de la république, dépassant l'exercice de sa fonction, a tenu des propos sur la laïcité suscitant de légitimes inquiétudes.
Il a dit : "Dans le fond de chaque civilisation, il y a quelque chose de religieux".
et il a ajouté : "Les racines de la France sont essentiellement chrétiennes".
Cette dernière affirmation laisse entendre que le catholicisme romain serait depuis le sacre de Clovis, la seule continuité historique de la France.
Elle évacue tous les apports de l'antiquité, de la civilisation arabo-musulmane, de la philosophie des Lumières de la Révolution, de la culture ouvrière et scientifique et des mouvements d'émancipation des femmes ou issus de l'immigration.
Si les contributions chrétiennes à la culture française sont importantes, elles n'expriment pas, à elles seules, l'identité nationale.
De même est inadmissible l'affirmation qu'il fait, en tant que Président de la République, sur "la morale laïque risquant de s'épuiser ou de se changer en fanatisme quand elle n'est pas adossée à une espérance".
Les religions n'ont pas le monopole de la spiritualité. Elles furent et restent encore, trop souvent, pourvoyeuses de fanatisme et de communautarisme.
Mais l'affirmation la plus provocatrice est la mise en cause des enseignants.
Je cite : "Dans la transmission des valeurs et l'apprentissage de la différence entre le bien et le mal l'instituteur ne pourra jamais remplacer le pasteur ou le curé, parce qu'il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d'un engagement porté par l'espérance".
C'est faire injure d'abord à tous ceux qui ont fait le sacrifice de leur vie au nom des droits de l'Homme et de la liberté des peuples.
C'est aussi bafouer le rôle des enseignants qui font partager les valeurs laïques républicaines.
Enfin, sa référence à une laïcité positive est ambigüe et dangereuse.
Nous savons, à la Ligue de l'enseignement, par expérience, qu'ajouter un adjectif à un substantif laisse à penser qu'on veut appauvrir ce substantif.
Et même si Monsieur Sarkozy a pris l'engagement de ne pas modifier les grands équilibres de la loi de 1905, il envisage cependant des adaptations de nature à remettre en cause une loi qui permet et organise la liberté de conscience de tous en garantissant à la fois l'émancipation individuelle et l'égalité de l'expression des convictions.
Avant 1905 quatre cultes : catholique, réformé, luthérien et israélite bénéficiaient d'une reconnaissance caractérisée par un statut et un financement de droit public.
La loi de 1905 leur assigne un statut de droit privé ce qui, à mon avis, garanti le libre exercice des cultes. C'est bien cette loi, dite de séparation, qui fonde la liberté de conscience pour tous et traite à égalité des citoyens, quelles que soient leurs opinions philosophiques ou religieuses.
C'est donc bien la laïcité de notre République qui permet précisément à "ceux qui croient au ciel et à ceux qui n'y croient pas" de partager l'existence d'agir ensemble dans le respect de leur diversité.
En conclusion, nous demandons au Président de la République qu'il soit le garant de cette exigence partagée qu'est la laïcité. Mais nous devons rester vigilants, aussi la Ligue de l'enseignement du Gard propose la création :
* d'un observatoire national de la laïcité en charge d'élaborer une charte de la laïcité
* d'un comité départemental de vigilance pour la promotion de la laïcité
* de rencontres bi-annuelles départementales et régionales
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Intervention de Michel Delfly représentant du Grand Orient de France
Le Conseil Fédéral de la Ligue de l’Enseignement du Gard a tenu à manifester son indignation face aux attaques répétées du Président de la République contre la laïcité, attaques qui sont susceptibles de remettre en cause la paix religieuse dans notre pays.
Puisque la Ligue de l’Enseignement souhaite associer toutes celles et tous ceux qui partagent cette indignation, elle ne pouvait pas manquer de retrouver à ses côtés le Grand Orient de France, d’ou ma présence parmi vous ce soir. Il paraît même qu’en matière de laïcité le Grand Orient en connaît un rayon ; ce n’est pas faux. Par le passé il a même été taxé d’anticlérical, voire de ‘bouffeur de curés’, ce qui n’est pas tout à fait vrai. Disons plutôt qu’il a compté dans ses rangs un courant franchement anticlérical qui a grandement œuvré à la séparation des églises et de l’État en 1905.
Après tout, l’anticléricalisme n’est qu’une réaction au cléricalisme, une réaction aux attaques incessantes de l’Église qui n’a jamais renoncé de régner aussi bien sur les esprits que sur les sociétés. Depuis Clovis, elle n’a pas changé, elle est toujours certaine de détenir la vérité sur l’homme, sur son origine et son devenir, y compris même après la mort.
Elle affirme toujours la primauté de ses principes moraux, les plaçant au dessus des lois votées par les représentants du peuple. L’Église n’accepte pas ce principe démocratique ; politiquement elle est fondamentalement réactionnaire n’hésitant pas, à chaque fois qu’elle en a la possibilité, d’utiliser le sabre et le goupillon pour réduire au silence ses détracteurs.
Cette conception réactionnaire a souvent trouvé des complices au sein de l’État. Mais aujourd’hui, ce qui est nouveau, c’est que le président de la république lui-même qui est sorti de la neutralité inhérente à sa fonction. Il feint d’ignore que les constitutions de 1946 et de 1958 précisent que la France est une République laïque. Ses discours dits de Latran, de Riad ainsi que ses vœux au corps diplomatique en ce début 2008 constituent une véritable attaque en règle contre la laïcité.
Par ces discours, il remet en cause la grande leçon de 1789, à savoir que les hommes peuvent édicter des lois qui leur permettent de vivre ensemble sans faire appel à Dieu. Dans le meilleur des cas, le président de la république nous ramène aux années 1870 / 1880, dans le pire des cas, il nous ramène sous l’ancien régime.
Souvenons-nous. Sous l’ancien régime, les hommes étaient censés être crées par Dieu et inégaux parce que l’Église avait décrété qu’ils étaient appelés à remplir des tâches d’inégale importance. Les pauvres avaient l’espoir d’une vie meilleur que dans l’au-delà, au paradis.
L’Église n’a jamais accepté l’article Ier de la Déclaration des Droits de l’homme et du Citoyen de 1789 : ‘les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit’. Cet article Ier a résonné comme un coup de tonnerre dans toute l’Europe du XVIIIème siècle et son écho se fera entendre dans le reste du monde.
La Loi de 1905 vient en quelque sorte couronner cet article Ier après un long combat mené par les républicains à partir du milieu du XIXème siècle. Comme je viens de le dire, la franc-maçonnerie a apporté sa pierre à l’édifice. Plus encore, en 1848 elle a largement contribué à l’avènement de la seconde république, cette république fraternelle qui inscrira par la suite sur ses édifices la devise Liberté, Égalité, Fraternité née dans les loges.
Autant que d’autres la franc-maçonnerie a été victime de l’Église. Déjà dans une bulle papale de 1738 on peut lire, je cite : ‘que l’Église réfléchit sur les grands maux qui résultent ordinairement de cette sorte de société ou conventicules, non seulement pour la tranquillité des États temporels, mais encore pour le salut des âmes, et que par là elles ne peuvent nullement s’accorder avec les lois civiles et canoniques, pour que ce genre d’hommes tels des voleurs n’enfoncent la maison, et tels des renards, ne travaillent à démolir la vigne, ne pervertissent les cœurs simples, et ne les percent dans le secret de leurs dards envenimés, avons conclu et décrété de condamner et de défendre ces dites sociétés, assemblées, réunions, agrégations ou conventicules appelés de francs-maçons’.
Ces attaques contre la franc-maçonnerie seront répétées avec une virulence accrue après la Révolution française. En effet, depuis la Révolution il y a bien ‘deux France’ ; celle de l’ancien régime et celle de 1789. Depuis cette époque l’antimaçonnisme revêt un caractère antirépublicain et antilaïque auquel viendra s’ajouter l’antisémitisme au milieu du XIXème siècle. Le triptyque – républicain, franc-maçon et juif - cristallisera la haine de la droite française aux idéaux de 89, ceci largement jusqu’à la seconde guerre mondiale.
Pour Rome, à juste titre, la franc-maçonnerie apparaissait comme étant au cœur de ce camp républicain qui militait pour la séparation des églises et de l’État, pour la laïcisation de l’État.
Mais la laïcité, c’est quoi ? C’est tout simplement la déclinaison dans le domaine politique de la liberté de conscience chère aux francs-maçons. L’Église ne s’y est pas trompée ; rien de pire pour elle qu’une institution qui se soucie d’avantage de la liberté de conscience de ses membres que du salut de leurs âmes. La liberté de conscience, c’est le choix laissé à chacun de croire ou de ne pas croire en une puissance supérieure qui régit le monde.
D’ailleurs, en mars 2007, le Vatican rappelle officiellement que la conception de la franc-maçonnerie demeure incompatible avec sa propre doctrine. Elle interdit toujours aux catholiques d’adhérer à la franc-maçonnerie sous peine d’excommunication.
Dans ces conditions, n’est-il pas normal que le Grand Orient de France soit ce soir aux côtés de celles et de ceux qui mesurent avec effroi les menaces que fait peser sur la société tout entière le président de la république lorsqu’il déclare : ‘Dieu qui n’asservit pas l’homme mais le libère’ ?
En conclusion, avec vous, nous disons : touche pas à ma Loi de 1905 !
Plus encore, exigeons du V.R.P. du Vatican que la Loi de 1905 de séparation des églises et de l’État ne demeure pas une loi ordinaire de la République que l’on peut remettre en cause à tout moment, mais militons pour qu’elle devienne une loi organique de la République. |